3.7.1. Le "e" muet

La voyelle écrite "e" (sans accent) est appelée "e" muet, "e" caduc, "e" instable, ou encore "e" masculin ou "e" féminin en versification. Les phonologues l’appelle schwa. Cette voyelle peut ne pas avoir de réalisation phonétique. Il y a donc des contextes où elle doit être prononcée, des contextes ou elle peut ne pas être réalisée et des contextes où elle n'est pas prononcée en français standard. Cette propriété du "e" muet ne dépend pas du mot lui-même mais de l'énoncé dans lequel il apparaît. Par exemple, le "e" muet du mot fenêtre peut ne pas être prononcé à l'oral lorsque le mot apparaît dans le groupe de mots suivant :

prononciation du "e" muet dans "sur la fenêtre"

alors qu'il sera obligatoirement prononcé dans le groupe de mots suivant :

sept fenêtres → [sɛtfœnɛtr]

L’amuïssement du "e" muet est impossible dans la séquence sept fenêtres car cela entraînerait une prononciation difficile, voire impossible *[sɛtfnɛtr], avec une séquence de trois consonnes consécutives [tfn] (règle des trois consonnes). Pour la même raison, l’amuïssement est possible dans samedi ([samdi]) mais pas dans premier (*[pʁmje]).

Consulter le document « Contextes de maintien et d’amuïssement du « e » muet ».

3.7.1.1.Statut phonologique du « e » muet

Nous admettrons l'existence d'un phonème /ə/ dont la réalisation phonétique varie (variante libre et/ou contextuelle) entre [ø] et [œ] (il est toujours possible ici d’inclure également la voyelle [ə] comme réalisation phonétique du "e" muet) :

"e" muet : phonème /ə/, réalisation phonétique [ø] ou [œ]

Le phonème /ə/ a deux variantes libres dans un mot tel que :

petit /pəti/ : [pœti] ou [pøti]

et il est également possible de ne pas le réaliser phonétiquement : [pti]

Dans les exemples suivants, la réalisation phonétique du "e" muet est avant tout plutôt contextuelle car [ø] est plus fréquent en position accentuée (fin d’un groupe phonologique avec un pronom enclitique) et [œ] en position inaccentuée (début d’un groupe phonologique avec pronom proclitique) :

dis-le /dilə/ : [dilø]

le lit /ləli/ : [lœli]

mais il est néanmoins possible d’avoir l’autre variante dans chacun des exemples.

/ə/ est bien un phonème en raison de l’existence d’une paire minimale telle que genêtjeunet. L'emploi du schwa dans les transcriptions phonologiques des mots permet de distinguer deux mots qui ont les même voyelles phonétiques ([œ] ou [ø]), mais dont l'un et pas l'autre, est susceptible de s'amuïr. On opposera ainsi les deux mots ; l’un avec deux réalisations phonétiques et l’autre avec trois :

genêt /ʒənɛ/ : [ʒœnɛ], [ʒønɛ] ou [ʒnɛ]

jeunet /ʒønɛ/ : [ʒœnɛ] ou [ʒønɛ]

3.7.1.2.Statut phonétique du « e » muet

Cela étant précisé sur le plan phonologique, revenons sur la question de la pertinence du son [ə]pour représenter le "e" muet. Cet emploi de schwa dans les transcriptions phonétiques a l'avantage de permettre l'identification des mots lorsqu'on ne dispose pas d'une transcription phonologique. Par contre, on s'écarte d'une transcription phonétique rigoureuse dans la mesure où la description acoustique ou articulatoire qui est régulièrement associée à ce symbole ne convient pas à la voyelle qui est effectivement prononcée en français. Comme nous l'avions déjà remarqué à propos du "r", même une transcription phonétique est toujours le résultat d'un compromis entre une notation rigoureuse et une notation simplifiée. C'est donc plus par commodité que par exactitude phonétique qu'on rencontre le signe [ə]dans les transcriptions phonétiques. On a ainsi deux modèles de correspondance entre le phonème et ses réalisations phonétiques (on laisse de côté ici le fait que ce phonème peut ne pas avoir de réalisation phonétique) :

/ə/ transcription phonétique [ø] ou [œ] dans le modèle 1
/ə/ transcription phonétique [ø] , [œ] ou [ə] dans le modèle 2

Pour trancher cette question délicate, il convient de se poser la question suivante : percevez-vous deux ou trois voyelles différentes dans les trois mots suivants ?

deux peur de

Si pour vous, il y a bien trois sons vocaliques différents, alors il convient de poser trois réalisations phonétiques pour le "e" de de. Si vous ne percevez que deux voyelles différentes, ce qui est évident pour les mots deux et peur , alors la voyelle qui correspond à la lettre "e" dans le mot de prend l’une de ces deux valeurs. La difficulté bien entendu tient à ce que ce test doit être absolument indépendant de la forme écrite des mots. Bien souvent, notre perception des sons est conditionnée par la représentation écrite du mot : les formes graphiques "e" et "eu" étant perçues a priori comme des sons distincts. Nous n’avons aucune difficulté à prendre conscience du fait que le "eu" de deux n’est pas le même son que celui de peur. Il est par contre plus difficile de percevoir une différence entre la voyelle de de et celle des deux autres mots. Pour la plupart des locuteurs français, ces trois mots ne présentent qu’une distinction entre deux voyelles : [ø] et [œ].

Faire l’exercice 34.