Cours de phonologie
3.6. Phonèmes et traits distinctifs
La description phonétique est la même pour toutes les langues. La voyelle [i] par exemple – présente dans toutes les langues – a la même description en français, en italien et en arabe : voyelle orale, antérieure, fermée et étirée.
Par ailleurs, le système phonologique de ces trois langues n'est pas le même : dix phonèmes vocaliques en français, sept phonèmes vocaliques en italien et trois phonèmes vocaliques en arabe. Pour le français, seules les voyelles orales sont prises en compte ici étant donné qu'il n'y a pas de voyelles nasales en italien et en arabe. Les trois systèmes vocaliques sont les suivants :
-
français :

-
italien :

-
arabe :
Les différences sont les suivantes : en arabe, il y a seulement deux degrés d'aperture, quatre en français et en italien. En français, il y a des voyelles antérieures arrondies (/y/, /ø/ et /œ/) mais pas en italien.
Étant donné que les systèmes phonologiques ne sont pas les mêmes, la description des phonèmes dans chaque langue est différente. C'est là une différence importante entre la description phonétique et la description phonologique. Une même voyelle a la même description phonétique dans les trois langues mais sa description en tant que phonème sera différente d'une langue à l'autre.
La description phonologique des phonèmes d'une langue se fait au moyen de traits phonologiques distinctifs. Pour simplifier la description phonologique qui va suivre, nous utiliserons les mêmes propriétés qu'en phonétique, bien que cela ne soit pas l'approche la plus courante en phonologie. Pour avoir une idée précise des traits distinctifs utilisés dans l'analyse phonologique,voir le document « Les traits distinctifs du français ». Ces traits sont de différentes natures et présentent l'avantage d'être strictement binaires et d'être peu nombreux (douze à quatorze traits suffisent à décrire tous les phonèmes des langues).
Un trait distinctif se présente sous la forme d’une notation entre crochets avec un signe + ou − suivi d’une valeur. Exemple [+VOISÉ] et [−VOISÉ]. La valeur générique de ce trait est notée [±VOISÉ]. Une opposition étant binaire, les traits [+ARRONDI] et [−ÉTIRÉ] sont équivalents, de même [−ARRONDI] et [+ÉTIRÉ]. Par souci de cohérence, on ne retient qu’une seule des deux valeurs ; soit [±ARRONDI] soit [±ÉTIRÉ]. Dans le document de référence (« Les traits distinctifs du français »), c’est la valeur [±ROND] qui est utilisée.
Les phonèmes /i/ et /y/ ont ainsi respectivement les traits [−ROND] et [+ROND].
Les phonèmes sont décrits au moyen d’une matrice de traits qui regroupent ainsi toutes les oppositions pertinentes. Le nombre et la valeur des traits varient selon les phonèmes. Exemple pour les phonèmes du français :
/n/ =
/r/ =
/u/ =
Les traits distinctifs utilisés dans ces matrices sont ceux du document relatif aux traits distinctifs. Les matrices ne contiennent que les traits pertinents. La combinaison [+NASAL] et [−CORONAL] (dentale ou alvéolaire) suffit à caractériser le phonème /n/ dans son opposition à tous les autres phonèmes.
Consulter le document « Les traits distinctifs du français ».
3.6.1. Détermination des traits distinctifs : première méthode
Cette première méthode est théorique ; elle ne présuppose pas de connaître la langue mais seulement son système phonologique.
3.6.1.1. Voyelles de l’arabe
Considérons les trois phonèmes vocaliques de l’arabe :
Une seule propriété est nécessaire pour caractériser la voyelle /a/ puisqu’elle est la seule voyelle ouverte. /a/ a donc un seul trait distinctif [+OUVERT].
Par opposition à /a/, les deux voyelles /i/ et /u/ sont fermées. On pourrait ainsi les décrire avec le trait distinctif [+FERMÉ]. Étant donné que nous avons déjà introduit le trait [+OUVERT] pour la voyelle /a/, les voyelles /i/ et /y/ seront décrites avec le trait opposé [−OUVERT].
Le trait [−OUVERT] ne suffit pas à caractériser les deux voyelles /i/ et /u/. Elles s’opposent par le point d’articulation ; l’une est antérieure et l’autre est postérieure. /i/ a le trait [+ANTÉRIEUR], tandis que /u/ a le trait [−ANTÉRIEUR]. On aurait pu tout aussi bien prendre le trait [±POSTÉRIEUR].
Les deux traits distinctifs [±OUVERT] et [±ANTÉRIEUR] sont suffisants pour décrire le système phonologique des voyelles de l’arabe. Chacune des voyelles a ainsi une description au moyen de ces traits :
/i/ =
/u/ =
/a/ =
3.6.1.2. Voyelles de l’italien
Phonèmes vocaliques de l’italien :
Le système de l’italien se différencie de celui de l’arabe par la présence de quatre voyelles d’aperture intermédiaire. Pour décrire ces voyelles d’aperture intermédiaire, nous utiliserons le trait [±MI-OUVERT] ; [−MI-OUVERT] pour les voyelles /e/ et /o/, et [+MI-OUVERT] pour les voyelles /ɛ/ et /ɔ/. Les deux autres traits pertinents sont [±OUVERT] et [±ANTÉRIEUR].
Les phonèmes vocaliques de l’italien ont donc les descriptions suivantes :
/i/ =
/e/ =
/ɛ/ =
/a/=
/u/ =
/o/ =
/ɔ/ =
3.6.1.3. Voyelles orales du français
Le système phonologique des voyelle orales du français se différencie de l’italien par la présence en français de voyelles antérieures arrondies. La labialité des voyelles antérieures du français est un trait distinctif. Nous utiliserons le trait [±ARRONDI] pour décrire cette opposition. Ce trait est pertinent pour les oppositions : /i/ – /y/, /e/ – /ø/ et /ɛ/ – /œ/.
Les voyelles postérieures (/u/, /o/ et /ɔ/) sont toutes arrondies, mais le trait [±ARRONDI] n’est pas pertinent pour ces voyelles car il n’y pas d’opposition pour ces voyelles (pas de d’opposition entre [ɯ] et [u], ni entre [ɤ] et [o], ni entre [ʌ] et [ɔ], puisque les sons [ɯ], [ɤ] et [ʌ] ne sont pas des phonèmes du français. Le trait [+ARRONDI] est dit "trait redondant" pour ces voyelles, redondant car une voyelle postérieure est nécessairement une voyelle arrondie et il n’est donc pas utilisé dans la matrice de ces voyelles.
Les deux voyelles fermées antérieures sont soit étirée /i/ soit arrondie /y/. Le trait [±ARRONDI] est donc pertinent. Le trait [±ANTÉRIEUR] est inutile pour la voyelle /i/ car il est redondant avec le trait [±ARRONDI]. Si l’on cherche dans le système phonologique du français une voyelle qui soit [−OUVERT] et [−ARRONDI], il ne peut s’agir que de /i/. Par contre, si l’on cherche une voyelle qui soit [−OUVERT] et [+ARRONDI], deux voyelles correspondent à cette description : /y/ et /u/. Il faut donc introduire le trait [±ANTÉRIEUR] pour les distinguer. Le même raisonnement s’applique aux voyelles /e/ et /ɛ/.
Traits distinctifs des voyelles orales du français :
/i/=
/e/ =
/ɛ/ =
/a/=
/Y/ =
/ø/ =
/œ/ =
/u/ =
/o/ =
/ɔ/ =
3.6.1.4. Voyelles nasales du français
Si maintenant nous intégrons les voyelles nasales pour être complet, il nous faut ajouter le trait [±NASAL]. Ce trait est pertinent pour distinguer /ɛ/ et /ɛ̃/, /œ/ et /œ̃/, /ɔ/ et /ɔ̃/ ainsi que /a/ et /ɑ̃/ :
/ɛ/ =
/œ/ =
/ɔ/ =
/a/ =
/ɛ̃/=
/œ̃/ =
/ɔ̃/ =
/ɑ̃/ =
Ces quelques exemples illustrent clairement les remarques précédentes concernant le nombre et la nature des traits :
-
la description d’un phonème ne met pas en jeu les mêmes traits d’un phonème à l’autre dans une langue (voir par exemple la description des phonèmes /a/ et /ɛ/ en français),
-
la description du même phonème est différente d’une langue à l’autre (voir par exemple la description du phonème /i/ en italien et en français). Le son [i] est le même en arabe, en italien et en français (description phonétique) mais cette voyelle n’a pas le même statut sur le plan phonologique.
3.6.2. Détermination des traits distinctifs : seconde méthode
La seconde méthode est plus empirique et repose sur la connaissance des sons de la langue et sur leur valeur oppositive (existence de paires minimales).
Procédure appliquée pour cette méthode : chacune des propriétés phonétiques est susceptible d'être un trait distinctif dans la langue. On va donc tester chaque propriété pour déterminer si elle participe ou non à l'identification d'une paire minimale. On procède en deux temps : tout d'abord on précise s'il existe dans la langue une voyelle qui ne se distingue de la voyelle testée que par la propriété testée (on remplace la valeur de cette propriété par sa valeur opposée), ensuite on considère si les deux voyelles sont en opposition phonologique (existence de paires minimales). Si tel est le cas, alors la propriété testée correspond à un trait distinctif. Si la voyelle n'existe pas dans la langue, la propriété testée n'est pas un trait distinctif.
Illustration de la méthode pour les phonèmes /i/, /ɔ/ et /ɔ̃/ du français. On utilisera les mêmes traits distinctifs que ceux de la précédente méthode.
Propriétés phonétiques de la voyelle /i/: {orale, antérieure, fermée, étirée}
-
orale : cette propriété n'est pas un trait distinctif pour la voyelle /i/ car il n'existe pas de voyelle correspondant à la description {nasale, antérieure, fermée, étirée} = /ĩ/ en français.
On ne retient donc pas le trait distinctif [−NASAL] associé à la propriété phonétique : orale.
-
antérieure : cette propriété n'est pas un trait distinctif pour la voyelle /i/ car il n'existe pas de voyelle correspondant à la description {orale, postérieure, fermée, étirée} = /ɯ/ en français.
On ne retient donc pas le trait distinctif [−ANTÉRIEUR] associé à la propriété phonétique : antérieure.
-
fermée : cette propriété est un trait distinctif pour la voyelle /i/ car il existe une voyelle correspondant à la description {orale, antérieure, mi-fermée, étirée} = /e/ en français, et les deux voyelles sont en opposition phonologique comme l'atteste l'existence de paires minimales : /pri/ – /pre/ (prix – pré), /ni/ – /ne/ (ni – nez)…
On retient donc le trait distinctif [−OUVERT] associé à la propriété phonétique : fermée.
-
étirée : cette propriété est un trait distinctif pour la voyelle /i/ car il existe une voyelle correspondant à la description {orale, antérieure, fermée, arrondie} = /y/ en français, et les deux voyelles sont en opposition phonologique comme l'atteste l'existence de paires minimales : /pir/ – /pyr/ (pire – pur), /di/ – /dy/ (dis – du)...
On retient donc le trait distinctif [−ARRONDI] associé à la propriété phonétique : étirée.
Le phonème /i/ a donc deux traits distinctifs :
/i/ =
Propriétés phonétiques de la voyelle /ɔ/: {orale, postérieure, mi-ouverte, arrondie}
-
orale : cette propriété est un trait distinctif pour la voyelle /ɔ/ car il existe une voyelle correspondant à la description {nasale, postérieure, mi-ouverte, arrondie} = /ɔ̃/ en français, et les deux voyelles sont en opposition phonologique comme l'atteste l'existence de paires minimales : /mɔd/ – /mɔ̃d/ (mode – monde), /ɔs/ – /ɔ̃s/ (os – once)…
On retient donc le trait distinctif [−NASAL] associé à la propriété phonétique : orale.
-
postérieure : cette propriété est un trait distinctif pour la voyelle /ɔ/ car il existe une voyelle correspondant à la description {orale, antérieure, mi-ouverte, arrondie} = /œ/ en français, et les deux voyelles sont en opposition phonologique comme l'atteste l'existence de paires minimales : /bɔr/ – /bœr/ (bord – beurre), /sɔl/ – /sœl/ (sol – seul)…
On retient donc le trait distinctif [−ANTÉRIEUR] associé à la propriété phonétique : postérieure.
-
mi-ouverte : cette propriété est un trait distinctif pour la voyelle /ɔ/ car il existe une voyelle correspondant à la description {orale, antérieure, mi-fermée, arrondie} = /o/ en français, et les deux voyelles sont en opposition phonologique comme l'atteste l'existence de paires minimales : /rɔk/ – /rok/ (roc – rauque), /pɔm/ – /pom/ (pomme – paume)…
On retient donc le trait distinctif [+MI-OUVERT] associé à la propriété phonétique : mi-ouverte.
-
arrondie : Cette propriété n'est pas un trait distinctif pour la voyelle /ɔ/ car il n'existe pas de voyelle correspondant à la description {orale, postérieure, mi-fermée, étirée} = /ʌ/ en français.
On ne retient donc pas le trait distinctif [+ARRONDI] associé à la propriété phonétique : arrondie.
Le phonème /ɔ/ a donc trois traits distinctifs :
/ɔ/ =
Propriétés phonétiques de la voyelle /ɔ̃/ : {nasale, postérieure, mi-ouverte, arrondie}
-
nasale : cette propriété est un trait distinctif pour la voyelle /ɔ̃/ car il existe une voyelle correspondant à la description {orale, postérieure, mi-ouverte, arrondie} = /ɔ/ en français, et les deux voyelles sont en opposition phonologique comme l'atteste l'existence de paires minimales : /mɔd/ – /mɔ̃d/ (mode – monde), /ɔs/ – /ɔ̃s/ (os – once)…
On retient donc le trait distinctif [+NASAL] associé à la propriété phonétique : nasale.
-
postérieure : cette propriété est un trait distinctif pour la voyelle /ɔ̃/ car il existe une voyelle correspondant à la description {nasale, antérieure, mi-ouverte, arrondie} = /œ̃/ en français, et les deux voyelles sont en opposition phonologique comme l'atteste l'existence de paires minimales : /ɔ̃/ – /œ̃/ (on – un), /alœ̃/ – /al / (allons – alun)
On retient donc le trait distinctif [−ANTÉRIEUR] associé à la propriété phonétique : postérieure.
-
mi-ouverte : cette propriété n’est pas un trait distinctif pour la voyelle /ɔ̃/ car il n'existe pas de voyelle correspondant à la description {nasale, postérieure, ouverte, arrondie} = /ɒ̃/ en français.
On ne retient donc pas le trait distinctif [+MI-OUVERT] associé à la propriété phonétique : mi-ouverte.
-
arrondie : cette propriété n'est pas un trait distinctif pour la voyelle /ɔ̃/ car il n'existe pas de voyelle correspondant à la description {nasale, postérieure, mi-fermée, étirée} = /ʌ̃/ en français.
On ne retient donc pas le trait distinctif [+ARRONDI] associé à la propriété phonétique : arrondie.
Le phonème /ɔ̃/ a donc deux traits distinctifs :
/ɔ̃/ =
Faire les exercices 32 et 33.
