Cours de phonologie
3.5. Neutralisation et archiphonème
Dans la partie consacrée aux rendements des oppositions (3.2.2), nous avons vu que les paires minimales des phonèmes [i] et [y] notamment se trouvaient dans un grand nombre de contextes différents (syllabe ouverte ou fermée, en début de mot, en fin de mot, dans la première syllabe...), mais ce n'est pas toujours le cas. Une opposition phonologique peut être liée à un contexte particulier ou au contraire être exclue d'un contexte donné.
En allemand, la distinction entre [t] et [d] est pertinente dans plusieurs contextes mais pas en fin de mot. Les consonnes [t] et [d] sont deux phonèmes en début de mot, ex. danken remercier [daŋkən] et tanken ravitailler [taŋkən], et en position intervocalique, ex. finden trouver [fɪndən], Finten feinte [fɪntən]. Par contre, il n’y a pas de paires minimales équivalentes en fin de mot ; seule la consonne [t] est possible : ex. Rad roue [ʁaːt] et Rat conseil [ʀaːt], bund fédéral [bʊnt] et bunt coloré [bʊnt]. Dans ce contexte, il y a donc neutralisation de l'opposition entre /t/ et /d/ et la représentation phonologique de ces mots contient un archiphonème, noté au moyen d’une majuscule, respectivement /raT/ et /bʊnT/. A cette représentation phonologique est associée une représentation phonétique qui contient en position finale une consonne occlusive sourde. Le choix du signe pour la représentation de l’archiphonème /T/ est déterminé dans ce cas par l’unique réalisation phonétique en contexte de neutralisation :
/T/ → [t] ___ fin de mot
En résumé :
| Les deux sons : | [t] | [d] | ||
| ↓ | ↓ | |||
| constituent deux phonèmes : | /t/ | /d/ | ||
| ↘ | ↙ | |||
| En fin de mot, il y a neutralisation et un archiphonème : | /T/ | |||
| ↓ | ||||
| qui se réalise phonétiquement : | [t] | |||
| en fin de mot | ||||
Autre exemple classique ; en espagnol, l’opposition entre les consonnes nasales [m] et [n] est distinctive en début de mot (mota tache [mota], et nota note [nota]) et en position intervocalique (cama lit [kama] et cana cheveu [kana], lama lama [lama] et lana laine [lana]). En fin de syllabe et devant consonne, il y a neutralisation de cette distinction et l’archiphonème /N/ est réalisé phonétiquement par assimilation du point d’articulation ; [m] (nasale bilabiale) devant une bilabiale (rambla promenade [rambla]) ou devant une labiale (ninfa nymphe [nimfa]), [n] (nasale dentale) devant une dentale (mente esprit [mente], ansia anxiété [ansia]), [ɲ] (nasale palatale) devant une palatale (ancho large [aɲʧo], inyectar injecter [iɲʝektaɾ]) et [ŋ] (nasale vélaire) devant une vélaire, (roncar ronfler [roŋkaɾ], enjuto maigre [eŋxuto]). La réalisation phonétique de l’archiphonème peut ne pas correspondre à l’un des phonèmes mis en opposition, comme c’est le cas ici avec le son [ŋ] (la consonne [ɲ] est quant à elle un phonème : ex. cana cheveu [kana] et caña canne [kaɲa]). Le choix du signe /N/ pour la représentation de l’archiphonème est fait en fonction du plus grand nombre de contextes différents :
/N/
→ [m] ___ devant [p], [b], [m] et [f] (bilabiales et labiale)
→ [ɲ] ___ devant [ʝ], [ʎ], et [ʧ] (palatales)
→ [ŋ] ___ devant [k], [g] et [x] (vélaires)
→ [n] ___ devant ([t], [d], [n], [θ], [s], [l], et [r] (dentales)
en résumé :
| Les deux sons : | [m] | [n] | |||
| ↓ | ↓ | ||||
| constituent deux phonèmes : | /m/ | /n/ | |||
| ↘ | ↙ | ||||
| En fin de mot, il y a neutralisation et un archiphonème : | /N/ | ||||
| ↙ | ↙ | ↘ | ↘ | ||
| qui se réalise phonétiquement : | [m] | [n] | [ɲ] | [ŋ] | |
| devant une (bi)labiale | devant une dentale | devant une palatale | devant une vélaire | ||
En français méridional, il n’y a pas de paires minimales entre [e] et [ɛ] (de même pour les oppositions [o] vs [ɔ] et [ø] vs [œ]). [e] et [ɛ] sont en distribution complémentaire et sont par conséquent deux variantes combinatoires du même phonème /e/ ; [e] est en syllabe ouverte alors que [ɛ] est en syllabe fermée. En français standard, la distinction entre [e] et [ɛ] est phonologique, puisqu’il y a des paires minimales telles que vallée [vale] vs valet [valɛ] et été [ete] vs était [etɛ]. Mais ces paires minimales sont uniquement en fin de mot et en syllabe ouverte. Dans tous les autres contextes, il y a neutralisation de cette distinction avec présence d’un archiphonème (ex. départ /dEpar/ et neige /nEʒ/). La réalisation phonétique de cet archiphonème est conforme à la distribution de [e] et [ɛ] en français méridional : [e] en syllabe ouverte [depaχ] et [ɛ] en syllabe fermée [nɛʒ]. Une analyse comparable vaut les autres voyelles intermédiaires [o] vs [ɔ] et [ø] vs [œ], mais avec un contexte de neutralisation différent. La différence de comportement des voyelles intermédiaires est caractéristique de la différence dialectale entre français méridional et français standard ; Les sons sont les mêmes dans les deux dialectes mais leur statut phonologique et leur distribution ne sont pas les mêmes.
Consulter le document « Les trois règles phonologiques de Troubetskoy ».
Faire les exercices 29, 30 et 31.