Cours de phonologie
3.4. Phonèmes et variantes
Tous les sons d'une langue ne sont pas nécessairement des phonèmes. Pour déterminer à quel type d'élément phonologique appartient un son quelconque nous devons en étudier la distribution. Selon la distribution des sons, on aura soit des phonèmes, soit des variantes facultatives d'un même phonème, soit des variantes combinatoires d'un même phonème.
N. Troubetskoy (1939) propose trois règles pour déterminer le statut des sons dans la langue. La règle 1 concerne les phonèmes, la règle 2, les variantes facultatives, et la règle 3, les variantes combinatoires.
3.4.1. Phonèmes
Règle 1
Si deux sons apparaissent exactement dans la même position phonique et ne peuvent être substitués l'un à l'autre sans modifier la signification des mots ou sans que le mot devienne méconnaissable, alors ces deux sons sont des réalisations de deux phonèmes différents.
Schématiquement
: (dans les mêmes contextes avec paires minimales)
Exemple : distribution de [t] et [d] en français
-
en position initiale de mot :
[tu] et [du] : toux et doux
[ty] et [dy] : tu et du
[tɑ̃] et [dɑ̃] : temps et dent
[taʁ] et [daʁ] : tard et dard
-
en position finale de mot :
[vit] et [vid] : vite et vide
[mɔt] et [mɔd] : motte et mode
[ɔ̃t] et [ɔ̃d] : honte et onde
[taʁt] et [taʁd] : tarte et tarde
-
en position intervocalique :
[bato] et [bado] : bateau et badaud
[ʁato] et [ʁado] : râteau et radeau
[evite] et [evide] : évité et évidé
[kote] et [kode] : côté et codé
[t] et [d] ont la même distribution : ils apparaissent en position initiale et finale de mot ainsi qu'en position intervocalique :
![Représentation schématique de l'équivalence distributionnelle entre [t] et [d]](https://moodle.luniversitenumerique.fr/pluginfile.php/145957/mod_book/chapter/2764/3_4_1_equivalence-distributionnelle.png?time=1746603812518)
[t] et [d] sont donc deux phonèmes en français : respectivement /t/ et /d/.
3.4.2. Variantes facultatives
Règle 2 :
Si deux sons de la même langue apparaissent exactement dans le même entourage phonique, et s'il peuvent être substitués l'un à l'autre sans qu'il se produise par là une différence dans la signification intellectuelle du mot, alors ces deux sons ne sont que des variantes facultatives d'un même phonème.
Schématiquement : (dans les mêmes contextes)
Exemple : distribution de [ʁ], [ʀ] et [r] en français
-
en position initiale de mot :
[ʁwa], [ʀwa] et [rwa] = roi
[ʁu], [ʀu] et [ru] = roue -
en position finale de mot :
[puʁ], [puʀ] et [pur] = pour
[syʁ], [syʀ] et [syr] = sur -
en position intervocalique :
[baʁɔ̃], [baʀɔ̃] et [barɔ̃] = baron
[maʁi], [maʀi] et [mari] = mari
[ʁ], [ʀ] et [r] ont la même distribution : ils apparaissent en position initiale et finale de mot ainsi qu'en position intervocalique sans changer la signification du mot :
![Représentation schématique de l'équivalence distributionnelle entre [ʁ], [ʀ] et [r]](https://moodle.luniversitenumerique.fr/pluginfile.php/145957/mod_book/chapter/2764/3_4_2_equivalence-distributionnelle.png)
[ʁ], [ʀ] et [r] sont donc trois réalisations différentes du même phonème français que l'on note /r/. La réalisation phonétique de ce phonème dépend notamment du dialecte et du registre de langue : le /r/ roulé apical (= [r]) se trouve notamment en français québécois, alors que le /r/ roulé uvulaire (=[ʀ]) s'entend dans la chanson française traditionnelle.
3.4.3. Variantes combinatoires
Règle 3 :
Si deux sons d'une langue parents entre eux au point de vue acoustique ou articulatoire ne se présentent jamais dans le même entourage phonique, ils sont à considérer comme des variantes combinatoires du même phonème.
Schématiquement : (dans contextes complémentaires)
Exemple : distribution de [b] et [β] en espagnol
[b] et [β] sont des sons proches : [b] est une occlusive bilabiale sonore, [β] est une spirante bilabiale sonore. La différence entre les deux consonnes concerne le mode d'articulation.
-
en position initiale de mot :
[bino] = vino "je suis venu »
[baxo] = bajo "sous"
[blaŋko] = blanco "blanc"
[buskar] = buscar "chercher"
-
en position intervocalique :
[moβer] = mover "bouger"
[faβor] = favor "faveur"
[loβo] = lovo "loup"
[goβjerno] = govierno "gouvernement"
[b] et [β] n'ont pas la même distribution : [b] apparaît en position initiale de mot, [β] apparaît en position intervocalique :
![son [b]](https://moodle.luniversitenumerique.fr/pluginfile.php/145957/mod_book/chapter/2764/3_4_3_01_distribution-complementaire_1.png)
![Son [β]](https://moodle.luniversitenumerique.fr/pluginfile.php/145957/mod_book/chapter/2764/3_4_3_01_distribution-complementaire_2.png)
[b] et [β] sont donc deux réalisations différentes du même phonème espagnol que l'on note /b/. La réalisation phonétique de ce phonème dépend de son contexte ; en début de mot, il s'agit de [b] alors qu'en position intervocalique, il s'agit de [β].
Comme nous l’avons vu précédemment, les sons [χ] et [ʁ] sont deux variantes combinatoires du phonème /r/ ; [χ] est en finale de mot ou de syllabe alors que [ʁ] est dans tous les autres contextes (en début de mot ou entre deux voyelles).
Dans l'exemple suivant d'étude de la distribution de deux oppositions, nous présentons un corpus plus complet qui doit servir de modèle pour les exercices correspondants.
Corpus mongol :
| [nigen] = "un" |
[degy] = "cadet" |
| [købegyn] = "fils" |
[ker] = "comment" |
| [qoyɑr] = "deux" |
[qudurɢɑ] = "croupière" |
| [ɢɑjɑr] = région de Mongolie |
[ɢobi] = désert de Mongolie |
On s'intéresse ici à deux oppositions : l'opposition entre [g] et [ɢ] et entre [k] et [q]. Dans les deux cas, il s'agit d'une différence de point d'articulation :
[g] et [k] sont des occlusives vélaires, l'une est sonore ([g]) et l'autre est sourde ([k])
[ɢ] et [q] sont des occlusives uvulaires, l'une est sonore ([ɢ]) et l'autre est sourde ([q])
Distribution des consonnes vélaires et uvulaires :
| Vélaires [g] et [k] | Uvulaires [ɢ] et [q] |
|---|---|
|
[nigen] [købegyn] [degy] [ker] |
[qoyɑr] [ɢɑjɑr] [qudurɢɑ] [ɢobi] |
Tous les mots qui contiennent une consonne vélaire ont une propriété commune : la voyelle qui suit est [e] , [ø] et [y] ; autrement dit, des voyelles palatales ou antérieures.
Tous les mots qui contiennent une consonne uvulaire ont également une propriété commune : la voyelle qui suit est [o] , [ɑ] et [u] ; autrement dit, des voyelles vélaires ou postérieures.
Il y a donc une corrélation entre le point d'articulation de la consonne et le point d'articulation de la voyelle qui suit : les voyelles prononcées le plus en avant (voyelles palatales) entraînent une réalisation plus en avant des consonnes qui précèdent (consonnes vélaires) alors que les voyelles prononcées plus en arrière (voyelles postérieures ou vélaires) entraînent une réalisation uvulaire des consonnes occlusives.
[k]/[g] et [q]/[ɢ] apparaissent donc comme des variantes combinatoires :
![[k]/[g]](https://moodle.luniversitenumerique.fr/pluginfile.php/145957/mod_book/chapter/2764/3_4_3_02_distribution-complementaire_1.png)
![[q]/[ɢ]](https://moodle.luniversitenumerique.fr/pluginfile.php/145957/mod_book/chapter/2764/3_4_3_02_distribution-complementaire_2.png)
Supposant que l'un et l'autre des deux couples de consonnes définissent des phonèmes (le corpus ne dit rien sur ce point) nous pouvons poser les relations suivantes entre phonèmes et réalisations phonétiques (par convention nous choisissons les consonnes vélaires comme symbole représentant les phonèmes).
Consulter le document « Les trois règles phonologiques de Troubetskoy ».
Faire les exercices 22, 23, 24, 25, 26, 27 et 28.