Cours de phonologie

3.2. Phonèmes et sons

Un phonème est donc un son de langue qui a une fonction distinctive. La définition du phonème se réduit ainsi à la formule :

phonème = son + fonction distinctive

Tous les sons d'une langue ne sont pas des phonèmes. Considérons par exemple les deux consonnes uvulaires du français dans bord et dans ara : il s'agit respectivement de [χ] et de [ʁ]. Il est impossible d'avoir deux mots en français, de sens différents, dont la prononciation ne diffère que par l'alternance entre les deux consonnes uvulaires [χ] et [ʁ]. Ce ne sont donc pas deux phonèmes. [χ] et [ʁ] sont deux variantes du même phonème dont la distribution dépend de leur distribution dans le mot.

La liste des phonèmes varie selon les langues. Si la différence entre [i] et [y] est distinctive en français, il n'en va pas de même en italien et en espagnol notamment, pour la simple et bonne raison que ces deux langues n'ont pas de voyelles antérieures arrondies. Mais comme on vient de le voir pour les deux spirantes uvulaires en français, un son peut être attesté dans une langue sans être pour autant un phonème. [i] et [e] sont deux sons et deux phonèmes en français, mais deux sons et un seul phonème en arabe.

Parmi l'ensemble des sons du langage dont l'inventaire est dressé par la phonétique générale, chaque langue n'utilise qu'une partie, et parmi les sons d'une langue donnée, seul un sous-ensemble fonctionne dans cette langue comme phonèmes. Toute proportion gardée, le schéma suivant illustre ce rapport :

3 ensembles : phonèmes de la langue, sous-ensemble des sons de la langue, lui-même sous-ensemble des sons du langage

Les sons et les transcriptions phonétiques sont signalées par les crochets. Pour les phonèmes et les transcriptions phonologiques, on utilise les barres obliques :

son : [ ] transcription phonétique : [........]

phonème : / / transcription phonologique : /......../

Le plus souvent, les symboles utilisés pour les phonèmes sont les mêmes que ceux utilisés pour la notation phonétique, mais pas nécessairement. Il est possible notamment de simplifier les transcriptions phonologiques en utilisant un symbole plus simple, plus accessible. En français, le phonème correspondant aux deux consonnes spirantes uvulaires [χ] et [ʁ] est noté au moyen de la minuscule courante /r/, alors que du point de vue strictement phonétique il s'agit là d'une consonne apicale roulée.

L'écriture est toujours en fait de nature phonologique. Nous notons ainsi de la même façon ce qui est parfois prononcé différemment. Il en va ainsi des sons qui, du point de vue de la perception, nous semblent être la même chose. Nous écrivons au moyen du digraphe "eu" ce qui se prononce [ø] ou [œ]. Si l'écriture est d'inspiration phonologique, elle n'en n'a pas toute la rigueur puisqu'un même graphème (lettre ou groupe de lettres) peut être utilisé non seulement pour noter deux sons différents mais également deux phonèmes différents (le graphème "eu" sert également à noter le son [y], comme dans le participe passé de avoir).

Une transcription phonologique ne suffit pas pour connaître la prononciation d’un mot. Par contre elle donne une information sur le statut des sons dans la langue. Par exemple, la transcription phonologique du mot retard /rətar/ indique que chaque son est un phonème mais ne permet pas savoir comment est prononcé le phonème /r/ puisque celui-ci admet plusieurs réalisations phonétiques différentes ([ʁœtaχ],[ʁøtaʁ], [ʀøtaχ]… ).

Consulter le document « Oscillogramme du mot retard ».

De même, le signe /ə/ indique la présence d’un phonème dont la prononciation peut être [œ] ou [ø] ou bien sa non réalisation : le mot retard peut être prononcé [ʁtaχ] comme dans la séquence en retard [ɑ̃ʁtaχ]. Une transcription phonologique doit par conséquent être associée à des règles de conversion phonétique du phonème en son(s) pour lui donner un contenu phonétique. Exemples de règles de correspondance entre phonèmes et sons en français :

/i/ [i]
/ɑ̃/ [ɑ̃]
/ə/ [œ]
[ø]
rien (pas de réalisation phonétique)
/s/ [s]
/m/ [m]
/r/ [ʁ]
[ʀ]
[χ]

Bien entendu, lorsque qu’un phonème est associé à plusieurs réalisations phonétiques différentes, une règle doit préciser les conditions d’emploi de tel ou tel son (voir plus loin le chapitre consacré aux variantes).

Un mot de la langue n’a qu’une seule transcription phonologique (c’est celle qui est donnée dans les dictionnaires, mais à tort sous la forme d’une notation phonétique), par exemple :

retard = /rətar/

Une transcription phonétique, par contre, est directement interprétable comme une prononciation effective. Mais il y a autant de transcriptions phonétiques qu’il y a de prononciations différentes (selon le dialecte, selon le moment, selon le registre de langue...). Une transcription phonétique doit être considérée comme une donnée brute qui ne permet pas de connaître le statut des sons dans la langue. Une transcription phonétique, contrairement à une transcription phonologique ne décrit pas la langue, mais la parole.

Consulter le document « Inventaire des sons du français ».

3.2.1. Phonèmes et paires minimales

Comme nous l'avons dit précédemment deux sons qui entrent en rapport d'opposition distinctive sont considérés comme deux phonèmes. Les couples de mots qui manifestent ce rapport d'opposition sont appelés des paires minimales.

Une paire minimale est un couple de mots de signification différente et dont la différence de prononciation se réduit à une différence entre deux sons. L'entourage du son visé, c'est-à-dire son contexte gauche et droit, doit être par conséquent rigoureusement identique. Il peut également ne rien y avoir à gauche ou à droite. Le couple de mots roserosse ([ʁoz] – [ʁɔs]) n'est pas une paire minimale pour l'opposition entre [o] et [ɔ], bien que les mots soient phonétiquement proches, car deux oppositions sont ici présentes : l'opposition [o] – [ɔ] et l'opposition [s] – [z].

L'opération qui est à la base de la recherche des paires minimales est l'opération de commutation ou de substitution :

paire minimale rauque et roc

Pour un mot donné, nous remplaçons un des sons par un autre son proche et si le résultat obtenu correspond à un mot de signification différente, alors les deux mots forment une paire minimale.

Faire les exercices 19, 20 et 21.

3.2.2. Rendement des oppositions

Déterminer quels sont les phonèmes dans une langue est la première opération de l'analyse phonologique. Mais trouver quelques paires minimales pour une opposition donnée ne suffit pas à nous renseigner sur l'économie du système. Il faut également tenir compte du rendement des oppositions. Toutes les oppositions phonologiques ne sont pas à mettre sur le même plan. Considérons les trois oppositions proposées dans le tableau suivant :

[ɛ̃] [œ̃] [e] [ɛ] [i] [y]
brin
geint
empreinte
Ain
brun
(à) jeun
emprunte
un
été
vallée
marée
gué
thé
pré
...
était
valet
marais
gai
taie
prêt
...
riz
vie
si
dit

cri
pli

mire
riche
cire
dîne
pire

ire

promis
inique
sirène
...
rue
vue
su
du

crue
plu

mur
ruche
sur
dune
pur

hure

promu
unique
Suresne
...

Pour la première opposition – l'opposition entre [ɛ̃] et [œ̃ ] – il y a très peu de paires minimales. En fait, il n'y en a pas d'autres que celles proposées dans le tableau. Pour la seconde opposition, il y en a beaucoup plus, d'autant plus qu'elle intervient dans la conjugaison des verbes. Cette opposition est néanmoins restreinte à un contexte particulier ; on ne la trouve qu'en syllabe ouverte et en fin de mot. Une syllabe ouverte est une syllabe qui se termine par une voyelle, et une syllabe fermée est une syllabe qui se termine par une consonne. Il n'existe pas en français de paires minimales entre [e] et [ɛ], ailleurs que dans ce contexte.

En ce qui concerne la dernière opposition, elle est très productive et elle n'est pas limitée à un contexte particulier contrairement à la précédente opposition. On trouve l'opposition entre [i] et [y] aussi bien en syllabes ouvertes (rizrue) qu'en syllabes fermées (richeruche), aussi bien dans des mots monosyllabiques comme les mots précédents que dans des mots dissyllabiques, et dans les mots dissyllabiques, on la trouve aussi bien en première syllabe (iniqueunique) qu'en seconde syllabe (promispromu).

Considérons maintenant d'autres mots qui mettent en jeu les voyelles précédentes mais pour lesquels il n'y a pas de paires minimales :

[ɛ̃] [œ̃] [e] [ɛ] [i] [y]
vin
daim
rein
plein
matin
...
un
parfum
...
défi
écrou
hésite
neiger
...
père
guerre
dette
test
...
cirage
avis
...
hutte
grue
...

Pour la première opposition, on voit immédiatement avec cet échantillon le déséquilibre entre les deux voyelles nasales. Les mots comportant [œ̃] sont relativement peu nombreux par rapport à ceux qui contiennent la voyelle [ɛ̃]. On comprend maintenant pourquoi la voyelle [œ̃] a disparu de la prononciation du français pour de nombreux locuteurs. Mais ce qui importe ce n'est pas tant le nombre de mots qui contiennent cette voyelle que le nombre de paires minimales. Du point de vue phonologique, ce qui disparaît ce n'est pas une voyelle mais une opposition donnée. On dira plus justement pour ceux qui ne produisent pas et qui ne font pas la différence entre [œ̃] et [ɛ̃], que leur système phonologique ne comporte pas de distinction étirée-arrondie pour les voyelles nasales antérieures en raison du très faible rendement de cette opposition. Nous disons ainsi plus facilement aujourd'hui [lɛ̃di] que [lœ̃di]. Cette observation permet de mettre en évidence une caractéristique importante de l'étude phonologique ; ce qui compte ce ne sont pas les propriétés phonétiques intrinsèques des sons mais leurs relations mutuelles dans le système de la langue.

La seconde opposition nous montre que les sons [e] et [ɛ] n'apparaissent pas dans les mêmes contextes. Si on laisse de côté le contexte particulier des paires minimales – c'est à dire en fin de mot et en syllabe ouverte (il faut que les deux conditions soit remplies simultanément) – on constate que [e] apparaît en syllabe ouverte, tandis que [ɛ] apparaît en syllabe fermée.

Avec la troisième opposition, aucune restriction. De même que les paires minimales peuvent apparaître dans des contextes fort différents, les autres mots ne présentent aucune restriction sur la distribution de [i] et [y].